Sans titre

BEUYS (J.), Infiltration homogène pour piano à queue, 100 x 152 x 240 cm, Musée national d’Art moderne, centre Georges Pompidou, Paris, 1966
Aujourd’hui, je suis allée au centre Pompidou, au départ pour la bibliothèque. Mais il y avait la file habituelle d’une demi heure. J’ai lâchement renoncé et je me suis rabattue sur le nouvel accrochage du musée d’art moderne. J’y étais déjà allée mais il y a trop de salles pour le faire en une seule fois.
J’en ai profité pour voir une de mes œuvres préférées : le piano à queue que Beuys, de son petit prénom Joseph, a recouvert de feutre gris avec, cousue, une croix rouge. Parce qu’il y a urgence, effectivement. Je me lance pour l’analyse, parce que jusqu’à présent j’en étais restée à quelques vagues notions sur l’artiste et à un plaisir béotien à voir ce piano. Et ce soir, franchement je n’arrive pas à travailler… ça doit être le contre-coup de l’élection, quel bon prétexte !
Déjà, que ne voit-on pas ? Un seul petit fragment du piano. Est-il laqué noir comme dans les grands concerts classiques ? Est-il en bon état ou abîmé ? Si on l’a recouvert ainsi, c’est qu’il est malade ou bien blessé …
Que n’entend-t-on pas ? Ni une douce musique, ni un son déglingué. Il est muet.
La croix rouge donne le double sens du piano malade, qu’un secouriste (Adriana Karembeu peut-être ??? ouai, bon c’était pour la blagounette ça) aura pris soin de recouvrir chaudement, et du piano qui secourt. Mais qui secourt-il et de quoi ?
Bon, il faut savoir (et à la fois je ne sais pas si c’est tellement important de le savoir…) que l’artiste avait été pilote d’avions pendant la Seconde Guerre mondiale, et qu’il s’est écrasé en Asie dans un trou paumé ; il a été recueilli par une tribu qui l’a sauvé en l’enveloppant dans de la graisse et du feutre. Voilà la légende, il utilisera ensuite dans ces oeuvres ces deux éléments pour symboliser la force vitale et bla et bla.
Mais on n’est pas sensé savoir tout ça (en plus il y a des chances pour que ce soit une anecdote quelque peu romancée, moi je me méfie, Joseph était frappé). D’ailleurs, on comprend la dimension vitale dans Infiltration homogène pour piano à queue reste le problème du titre : il est plus que problématique, en fait il est juste chiant. Qu’est-ce qui s’infiltre ? Ce doit être le son. Berk il y a peut-être aussi de la graisse à la place du prétendu piano. Je suis déconcentrée.
Ce piano est un vestige, il me fait penser au piano que Le pianiste (le film de Polanski) trouve dans une maison en ruine, après les bombardements sur Varsovie. Je me dis que cette protection « artistique » va lui permettre d’être protégé et d’être en état de marche quand le moment sera venu d’en jouer… Comme s’il attendait le messie avec sa grosse croix rouge.
Et puis, comme toute œuvre moderne ou contemporaine, il y a le fait de l’exposer : à Beaubourg il est posé sur une petite scène, et au mur, est pendu une « peau » de piano (qu’on ne voit pas sur la photo) : oui, le piano a déjà mué, il a perdu sa première peau, elle aussi faite de feutre gris. Parce qu’elle était abîmée : ça faisait trop longtemps qu’il était exposé aux yeux du public. Cette peau, on dirait celle d’un éléphant (les 3 pattes du piano plus les pédales), et cette sculpture, symbole de la musique et de l’art en général, est tout aussi imposante : l’art paraît fort comme ça, c’est ce que tu me disais Sarah, il sera toujours là, mais peu à peu il perd sa peau, sa défense. Heureusement qu’il y a des artistes pour le protéger. Mais protéger c’est aussi enfermer l’art sur lui-même … l’empêcher d’exister.
J’essaierai de compléter plus tard notamment sur la question du son et du cri de douleur … Une piste …
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Une réflexion sur “Sans titre

  1. Julie dit :

    Après quelques minutes de réflexion par-ci par-là … j\’ai des choses folles à raconter sur ce piano emballé !
    En fait je n\’ai fait qu\’écrire à propos de la forme de l\’oeuvre et pas encore du son. Ce qui était fondamental tout de même ! Le piano est en partie fait de feutre : les marteaux (reliés aux touches et qui frappent les cordes) sont en cette matière, de même lorsqu\’on actionne la pédale de sourdine, un long rectangle de feutre s\’intercale entre les marteaux et les cordes (je ne sais pas si cette pédale existe sur les pianos à queue, en tout cas elle existe sur les pianos quart de queue et pianos droits). Tout ça pour évoquer la fonction étouffante du feutre. Il n\’y a qu\’à se souvenir la pièce couverte de feutre de Beuys dans laquelle on est assourdi par le silence (c\’était à Beaubourg il y a quelques années et ça m\’avait fait une très forte impression : celle de devenir sourde !). Donc s\’il arrivait qu\’un visiteur appuie sur les touches, ou au cours d\’une performance, peut-être entendrions-nous un vague son sortir à travers le feutre. Et de même, tous les sons qui entourent la sculpture n\’entrent dans le piano que de façon minime. On retombe sur l\’idée qu\’il est protégé.
    D\’ailleurs, la couleur du feutre évoque la pierre et la poussière et s\’assimile à du camouflage (comme dans Le seigneur des Anneaux, Frodon et Sam se cachent sous leur cape toute sale et arrivent comme par magie à se confondre avec le chaos pierreux autour d\’eux, afin d\’échapper au regard des idiots de soldats humains, alertés par Frodon qui vient de se casser la margoulette). Ou comme après le bombardement de Varsovie. Bon bref.
    Tout ça pour revenir à cette conclusion : cette oeuvre est un manifeste pour tous les arts (cinéma, musique et arts plastiques au moins) qui entretiennent le paradoxe qui allie fragilité physique (besoin de protection Attention Ne Pas Toucher !) et identitaire (la fameuse fin de l\’art !!!), et force de l\’expression : "ne me cocooner pas sinon je meurs", voilà ce que dit ce piano.

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