Le mariage de la Vierge

Voici une réflexion sur le tableau de Raphaël qui se trouve à Milan. Je n’ai pas fait une analyse d’histoire de l’art (pour cela l’analyse de wikipedia est très bien), mais ce sont plutôt des réflexions issues d’une (trop) rapide analyse.

Raphaël, comme Léonard, est un peintre de la transition : il hérite des savoir-faire développés au cour du XVème siècle auprès de son maître Le Pérugin, et son œuvre marque en même temps une rupture, par sa maîtrise complète de la représentation de l’espace, le grand enjeu du XVème siècle. Le mariage de la Vierge (1504) cristallise toutes les dimensions sémantiques de la fenêtre albertienne (1435 in De Pictura). Son intérêt pour l’édifice architectural derrière les acteurs du mariage montre que le sujet de sa peinture n’est pas si évidente…
N’oublions pas que les peintres renaissants sont architectes, ébénistes, parfois même mathématiciens, ainsi leur intérêt n’est pas fondamentalement tourné vers la religion, mais vers la société dans laquelle ils vivent.
Quelles relations y a-t-il entre représentation de l’espace et préoccupations sur la société ?

1) Un mariage biblique sur une place florentine
La virtuosité avec laquelle les corps des personnages sont traités par rapport à l’espace représenté est telle que l’on a tendance à oublier le sujet raconté par Raphaël. Il s’agit de l’union religieuse de Marie à Joseph, mais non dans un village quelque part en Judée où Joseph travaille comme charpentier, …
… Mais bien dans une ville italienne de ce tout début de XVIème siècle ! Et qui plus est sur une place publique qui rappelle les panneaux utopiques d’Urbino : rien ne vient perturber la rigueur mathémétique et géométrique de ce lieu, la perspective y est parfaite : point de fuite central, situé dans la porte du temple qui mène directement au ciel, symétrie, très peu d’éléments perturbateurs comme les nuages ou les arbres. Ce "décor" est tout simplement emprunté directement au Pérugin qui l’avait utilisé pour La remise des clefs à St Pierre, et qui prenait une autre signification. En effet, remettre des clefs, même si celles-ci sont extrèmement symboliques et renvoient aux portes du Paradis, dans un environnement urbain, est plus clair en terme de signification que marier deux personnes en pleine rue…
C’est pourquoi nous avons apporté cette idée que le sujet qu’a voulu travailler Raphaël n’est pas le mariage, en tout cas pas sa célébration, mais bien plutôt le cadre de la cérémonie. Au niveau du groupe de personnages, peints avec maîtrise et une certaine liberté (regardez les raccourcis des pieds notamment : mais
pourquoi n’a-t-il pas de chausses celui-là ?), on remarque une complémentarité et une symétrie des couleurs : rouge et bleu pour Marie, vert et jaune pour Joseph. La forme du groupe suit celle des lignes au sol, c’est-à-dire un polygone quasiment circulaire autour du temple, lui-même polygone quasi cercle. Nous avons parlé de la perspective linéaire, avec son point de fuite central, mais notons qu’elle est complétée, comme cela se faisait beaucoup depuis que Léonard l’a théorisé, par la perspective des couleurs et celle atmosphérique. Ainsi, plus les objets sont proches de l’horizon, plus ils deviennent bleu et moins définis, plus vaporeux. Cette combinaison renforce l’effet d’espace homogène et d’intégration de la scène au décor. Ce mariage est contemporain, tout à fait comme nous le connaissons toujours aujourd’hui. Et de plus les futurs mariés sont des personnes qui pourraient être communes (on sait que les peintre se servaient de modèles parfois rencontrés dans la rue), compte tenu de ce que nous avons dit sur leur place par rapport au traitement mis en œuvre pour représenter l’architecture du lieu. Bien que la fenêtre dont nous parle Alberti soit bien là, effet renforcé par la forme du tableau, on peut se demander si la fenêtre est bien
ouverte sur l’histoire.

2) La fenêtre d’Alberti
Selon celui-ci, "la peinture est une fenêtre ouverte sur l’histoire", et à l’époque, la storia et le tableau se confondent sur le plan sémantique. Cela vient de deux choses très importantes pour la Renaissance : tout d’abord, que la peinture existait à des fins religieuses et didactiques puisqu’elle servait à enseigner la Bible et à frapper les esprits des croyants. Ensuite, la fonction de narration a été exacerbée par l’avènement de la perspective linéaire, qui a permis d’unifier l’espace représenté et de proposer littéralement une histoire qui  se déroule, aux yeux du spectateur, dans un espace connexe mais réaliste obtenu par la profondeur. C’est sans doute Piero della Francesca qui a le mieux compris et mis en œuvre cette notion d’espace et qui en a fait un espace symbolique (De prospectiva pingendi 1480). Dans la Flagellation du Christ par exemple, l’histoire racontée et intimement liée à l’espace construit sur le système répandu du point de fuite. Lui et les lignes de fuite sont expression d’un sens et d’une symbolique importante pour la narration.
Chez Raphaël il est difficile de trouver la même explication, car sa mise en oeuvre de la perspective la rend plus comme un instrument qu’autre chose, et cela renvoie au décor de théâtre : on peut utiliser un même décor pour des histoires ou des scènes complètement différentes au téhâtre comme en peinture…

La mise en scène du quotidien est répandue u théâtre comme le montrent les planches de Serlio (1545) à propos de la comédie, du drame et de la satyre. Et à chacun de ces genres correspond une scène. Ainsi, le décor de raphaël correspondrait au genre du drame puisqu’il présente un temple et place au dernier plan les maisons plus ordinaires. En effet, la scène qui se joue mérite cette attribution, cependant nous ne pouvons pas nous oter l’idée qu’il est aussi question d’une place du type du forum romain : les gens y circulent et y discutent les choses de la vie ou la politique. On peut donc relier aisément cela à une volonté de mise en ordre de la société et à des préoccupations plus politiques que religieuses ou tout simplement sociales.
Pour ouvrir sur cela je parle deux lignes à propos du théâtre baroque qui s’est servie de la perspective pour agrandir virtuellement les scènes mais dont le résultat cherche à la faire oublier au profit de lignes plus complexes, des effets de déséquilibre, d’hallucination, enfin toute la panoplie pour déstabiliser le spectateur et jouer sur ses "passions". Ce qui, d’après moi, est le signe d’un changement profond dans les mœurs et ce qui annonce le bouleversement du XVIIème siècle sur le plan intellectuel et artistique.

Ainsi nous mettons en rapport la conception de l’espace en peinture, en architecture, et sa représentation, avec une façon de comprendre la société contemporaine. Que cette vision soit utopique ou quelque peu futuriste et non ancrée dans le passé, montre que le regain d’intérêt pour l’Antiquité gréco-romaine, ce renouement si caractéristique de la Renaissance, est un appui, un starting-block, mais sûrement pas une fin en soi. De même pour la représentation de l’espace elle-même, les peintres qui suivront Raphaël considéreront à sa mort qu’il n’est pas possible d’aller plus loin et vont entrer dans une période dite de crise, pour déboucher sur une esthétique de l’anormal, du bizarre (le maniérisme) et ainsi proposer une autre peinture pour une autre société.

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Une réflexion sur “Le mariage de la Vierge

  1. sarah dit :

    Très beau commentaire juju! Par contre.. mh comment dire.. le sujet (bien que j\’adore les oeuvres de cette époque) commence à m\’être pénible!! bouhou fichu capes!! (j\’ai l\’impression de le croiser partout! ) bisous et bonnes révisions aussi! =)

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