1er repas de la journée

J’ai toujours rêvé d’une vie dans laquelle chaque petit-déjeuner était pris en compagnie de quelqu’un. Chaque jour, commencer la journée et déguster le plus important des repas et ! le partager avec un proche. Ou un très proche.

Ce rêve provient sûrement des séries et films mi-romantiques mi-americandream, style Friends & Co.
La matinée peut ainsi démarrer dans la tranquillité, avec une conversation légère, le tintement de la cuillère dans le pot de confiture, l’odeur du pain toasté, la vue charmée. Même le plus mauvais des réveils s’oublie quand on passe à table.

Le truc en + : Nico a mis la table du petit-déjeuner la veille avant de se coucher. J’aime.

Question : peut-on aborder les sujets sérieux à ce moment-là ? Quand la personne en face a les yeux collés, le cerveau encore endormi ? …
Oui…

A quatre mains

Les meilleurs extraits du Journal à quatre mains des sœurs Groult.

Flora et Benoîte ont respectivement 16 et 20 ans quand commence la seconde Guerre Mondiale. Elles habitent rue Vaneau à Paris chez leurs parents, deux créatifs, et fréquentent l’intelligentsia parisienne. Benoîte étudie les lettres classiques (et plus tard devient professeur puis journaliste radio) et Flora se destine à la création artistique.

Le journal commence après avoir quitté Paris en famille pour rejoindre les grands-parents en Bretagne.
Benoîte : « Comment pourrais-je parler de traîtres ou de manque d’organisation /à propos de l’évacuation de Paris en juin 40 et de l’écrasement allemand/, moi qui n’organise rien et ne suis fidèle à rien ? (…) Et puis comment dire à tous ces plus de quarante ans que je commence ma vie, et que la jeunesse me rend égoïste ? Je suis partie me baigner, la tête lourde de gros mots à lancer, de gifles à donner, de cris à pousser. Et puis la mer, le soleil et mes dix-neuf ans sont plus vrais que tout le reste et je me remercie de savoir en profiter malgré tout. »
A l’abri en Bretagne, Benoîte sent la menace : « Il parait qu’à l’approche des ouragans, les feuilles se mettent à trembler sur les arbres avant même que le vent ne se soit levé. Nous sommes comme ces feuilles et tout est calme encore ; calme et ridiculement, pathétiquement beau. La beauté est déchirante quand on a peur. »

Benoîte vit mal la contradiction entre ses convictions, sa soif de liberté, et l’empreinte maternelle fortement présente : « Ile ne me reste pour agir, que la surface exiguë où se superposent nos deux doctrines, le minuscule éventail où coïncident nos deux angles de vision. En deçà et au-delà de cette zone privilégiée, que ce soit sur mon domaine ou sur le sien, je suis paralysée.
Et voilà pourquoi votre fille est sage. »

Benoîte, qui doit faire la vaisselle : « Pendant que l’on se plaint on oublie son travail. C’est la résignation qui empoisonne les âmes. »

B. : « Y a-t-il dans une vie un certain nombre d’erreurs obligatoires et auxquelles on n’échappe pas ? (…) Ne se délivre-t-on pas des bêtises qu’en les faisant ? »

B. : »Il ne faut pas perdre ces élans /de tendresse/ : c’est une marchandise qui ne se conserve pas : à consommer de suite. »

24 décembre 40, Benoîte :  » A cette époque où la viande humaine est si bon marché, la viande animale devient intouchable. »

Janvier 42, Flora fréquente un jeune homme qui se retrouve atteint d’une grave maladie osseuse et le visite régulièrement à l’hôpital : « C’est long de continuer à se dévouer. Pas de commune mesure entre l’héroïsme d’un jour et les efforts quotidiens ; et pourtant il ne faut pas que mon amour pour Beaudouin s’effeuille. Je l’estime autant que je l’admire. Nous devons mener notre barque au port malgré les embruns. »
« Il y a quelque chose de sublime dans cet amour de l’esprit et si tant est que le temps me dure parfois, je suis fière de savoir espérer et attendre. »
Beaudouin fait une tentative de suicide après que Flora ait rompu, Benoîte commente : « Je n’imagine pas quelle déroute intime pourrait me pousser au suicide. Il me semble que la curiosité seule, la curiosité du lendemain, du journal du lendemain, suffirait à me faire rester sur terre. »

Avril 42, quelques jours à Poissy, B. : « J’aime bêtement et de plus en plus la Nature, avec un grand N. C’est là que l’on connaît des minutes de parfait bonheur. Non pas que j’y découvre la réponse aux questions qui me troublent, mais parce que, brusquement, elles cessent de se poser. L’ambition, la réussite sociale, cessent d’avoir un sens, de paraître primordiales. Le présent emplit tout le champ de l’existence et c’est dans ce cas seulement qu’on peut vivre sans arrière-pensé. L’arrière-pensée est toujours une mauvaise pensée. »
A propos d’un autre paysage de nature, qui n’a pas grand chose d’exceptionnel, elle dira plus tard : « … Ces plaines sans histoire et sans panache, cette perfection tranquille et grave, presque ennuyeuse… Ah ! guerre, que tu parais absurde. Tu ne changeras rien à cette terre, même si tu tues les hommes ; elle en sécrétera d’autres qui seront semblables. »

Benoîte rencontre son futur mari, issu du prolétariat, et n’ose être vue en sa compagnie par sa mère : « Parfois, je voudrais qu’il se mette en colère et qu’il me dise : « viens chez moi, je ne peux plus durer comme cela », et qu’il m’oblige à le suivre.
Mais s’il le disait, c’est qu’il serait homme à le dire et cet homme-là, je ne l’aurais sans doute pas aimé ! »

« … Ce n’est pas vivre que de s’en vouloir de tout ce qu’on fait et de regretter tout ce qu’on ne fait pas. »

Mai 42, les préparatifs du mariage sont en route. Dans l’alliance de son fiancé, Benoîte fait graver : « Liberté, Égalité, Fidélité. C’est antinomique ? Mais l’homme et la femme ne le sont-ils pas ?
Heureusement, la vie n’est pas la solution d’une équation (…). »
« Nous avons déclenché un mécanisme que nous pensions intime et voilà que tout notre petit monde s’est mis en mouvement : c’est affolant. On parle petits fours, préséances, cortège, voile, moyens de transport, etc. Tout cela parce que nous voulons habiter ensemble ? (…) L’accessoire envahit tout ; le détail masque l’essentiel.
(…) J’ai toujours adoré le désir. Du moins lui est parfait, quel que soit la personne. »

Juin 43, peu de temps avant la noce : « Je réalise tout à coup quel saut dans la vie est le mariage. Blaise sera-t-il assez vaste pour remplacer tous les hommes, tous les rêves et toutes les vies possibles ? »

Novembre 43, Benoîte ayant quitté le foyer pour créer le sien à Passy, Flora se retrouve seule à écrire :  » Et pourtant, comme les gens qui ont l’habitude d’être saignés, je sens parfois le besoin impérieux et prédominant d’écrire. Mais à peine prends-je la plume que ma pensée se dilue et s’estompe. »

Son mari meurt en mai 44 d’une balle au poumon. Au 20 août, les alliés sont dans Paris. Les deux sœurs, qui ont eu une nurse anglaise plus jeunes, parlent couramment l’anglais et sont choisies pour faire visiter la ville aux Américains. S’ensuivent des soirées dans les clubs, à danser et surtout à manger (Benoîte prend 5 kilos dans ces quelques mois grâce aux cans de toute sortes) en compagnie de ces hommes bien bâtis, bien alimentés, pleins de vie. Benoîte écrit à propos de Kurt (qui la demandera en mariage à Noël) en novembre 44 : « (…) il me dit gentiment qu’il n’aime pas réfléchir, comme on dit : je n’aime pas les bonbons. Et pour lui ce n’est pas un signe d’infériorité, au contraire et c’est pourquoi ces hommes-là peuvent être bêtes sans paraître idiots. On finit pas se demander si l’on n’a pas tort soi-même de tenir à sa masturbation intellectuelle et si penser n’intoxique pas ! »

Ces temps « heureux » sont une façon pour Benoîte d’oublier sa tristesse. Elle a l’impression d’être métaphoriquement aux Etats-Unis : « je fais une cure. On ne passe pas sa vie à la Bourboule Je ne me sens pas du tout mûre encore pour rentrer dans mon pays. J’ai encore faim de spam et de O’Henry, de cette protection l’illusoire de la force physique des Américains. » Cette Libération l’est de multiples façons.

A propos de son mari qu’elle n’oublie pas : « Il est toujours présent dans ma vie et à aucun moment je n’ai honte de penser à lui. Rien ne se compare ; tout se vit successivement, d’une manière unique et précieuse. (…) Ne pas penser à toi n’est pas une manière de t’oublier, mais de vivre, mon aimé ».

Flora finit par tomber amoureux d’Andrew, avec qui elle devrait se marier, quand le journal se termine en janvier 45. « C’est lorsque je sens de partout que j’ai envie de me taire. »

Morceau éloquent puis poignant

Voici un extrait favori de Persuasion de Jane Austen.
Éloquent parce qu’on ne peut pas dire les choses plus directement et avec plus de justesse sur le problème homme-femme à cette époque.
Donc Jane Austen rend compte de ses réflexions à travers les paroles des deux protagonistes.
L’extrait se situe après un débat sur la constance de l’homme et celle, plus forte d’après Anne, de la femme :

– (le capitaine Harville) "Mais laissez-moi vous faire remarquer que toutes les histoires sont contre vous, tous les romans, la prose et les vers. (…) Je ne crois avoir jamais  ouvert de livre qui n’eût quelque chose à dire sur l’inconstance des femmes. Les chansons et les proverbes ne parlent que de l’humeur volage des femmes. Mais peut-être allez-vous me dire qu’ils ont tous été écrits par des hommes.
– Peut-être en effet … Oui, oui, s’il vous plait, pas de références à des exemples tirés de livres. Les hommes, en racontant leur histoire, ont eu sur nous tous les avantages. Ils ont eu une éducation tellement supérieure à la nôtre ; ce sont eux qui ont la plume en main. Je ne reconnais pas aux livres la propriété de prouver quoi que ce soit.
– Mais alors, comment prouver quelque chose?
– Nous ne prouverons jamais rien. Nous ne devons pas nous attendre à prouver quoi que ce soit sur ce point. C’est une différence d’opinions qui ne souffre pas de preuves. Il y a probablement, à l’origine, un petit parti pris qui nous fait interpréter en faveur de notre sexe tous les faits que nous zvons vu se produire autour de nous et dont beaucoup (peut-être les cas, justement, qui nous frappent le plus) sont précisément de ce qu’on ne peut citer sans trahir un secret ou qu’il ne convient pas de mentionner pour certaines raisons.
– Ah ! s’écria le capitaine Harville, d’un ton pénétré, si je pouvais seulement vous faire sentir ce qu’un homme souffre lorsqu’il jette un dernier regard sur sa femme et ses enfants lorsqu’il voit s’éloigner la barque qui les ramène à terre (…). Je ne vous parle que des hommes qui ont du coeur, dit-il en appuyant avec émotion sa main sur le sien.
(…)"

S’ensuit The scène d’amour ; ce que je qualifie de poignant, mais j’imagine que sans avoir lu l’histoire depuis le début ça l’est beaucoup moins !!! :

Elle (Anne) avait eu à peine le temps de se rapprocher de la table où il (le capitaine Wentworth) avait écrit que des pas se firent entendre de nouveau ; la porte s’ouvrit : c’était lui. Il leur demandait pardon, mais il avait laissé ses gants dans la pièce, et traversant, à l’instant, la chambre jusqu’à son écritoire, le dos tourné à Mme Musgrove, il tira une lettre de sous les papiers éparpillés, et fixant Anne avec des yeux pleins d’une ardente supplication, la plaça devant elle, ramassa hâtivement ses gants et quitta de nouveau la pièce presque avant que Mme Musgrove ne se fût rendu compte qu’il y était entré… l’espace d’un instant.
La révolution qui s’était opérée en cet instant chez Anne peut à peine s’exprimer. La lettre, avec son adresse presque illisible : "A Mademoiselle A. E." était évidemment celle qu’il avait pliée si hâtivement. Tandis qu’on supposait qu’il n’écrivait qu’un capitaine Benwick, il lui avait destiné aussi un message ! Du contenu de cette lettre dépendait tout ce que le monde pouvait faire pour elle. elle était capable de tout mais non d’endurer l’incertitude. Mme Musgrove s’occupait à mettre un peu d’ordre sur sa table : il fallait qu’elle en profitât, et, se laissant tomber dans la chaise qu’il avait occupée, c’est à l’endroit même où il s’était appuyé pour écrire que ses yeux dévorèrent les mots suivants :
Je ne puis écouter davantage en silence. Il faut que je vous parle, avec les moyens dont je dispose. Vous transpercez mon âme. Je suis partagé entre l’angoisse et l’espoir. Non, ne me dites pas qu’il est trop tard, que ces précieux sentiments ont disparu à jamais. Je vous offre à nouveau un coeur qui vous appartient encore plus totalement que lorsque vous l’avez brisé, il y a huit ans et demi. Ne prétendez pas que l’homme oublie plus vite que la femme, que son amour meurt plus tôt. Je n’ai jamais aimé que vous. Injuste, j’ai pu l’être, faible et rancunier, je l’ai été… mais inconstant, jamais. C’est vous seule qui m’avait fait venir à Bath. C’est pour vous seule que je pense, que je fais des projets… Ne l’avez-vous pas senti ? N’avez-vous pas compris mes souhaits? Je n’aurai même pas attendu ces dix jours si j’avais pu lire vos sentiments comme je pense vous avez dû pénétrer les miens. J’arrive à peine à vous écrire. j’entends à tout moment quelque chose qui me bouleverse. Vous baissez la voix, mais je puis distinguer les inflexions de cette voix, quand même elles échapperaient à d’autres… O parfaite, excellente créature ! Vous vous rendez bien justice ! Vous êtes sûre que l’attachement et la constance véritables existent parmi les hommes. oyez assurée des les trouver infiniment fervents, infiniment fidèles chez
F.W.
Il faut que je parte, incertain de mon sort, mais je reviendrai ici ou bien rejoindrai votre groupe dès qu’il me sera possible. Un mot, un regard suffiront à décider si j’entrerai chez votre père ce soir, ou jamais.

C’est une traduction (pas de moi bien sûr !), donc à prendre comme telle.